MONSTRES SACRÉS
UN : Dans Bérénice, elle était extraordinaire. Je l’ai vue vers 1900, 1901. Mais je m’en souviendrai toujours. Elle avait une façon de s’amener, vous savez… comme ça : pof ! C’était Bérénice. Et pourtant, moi, je connais bien Bénérice, ça aurait dû me choquer de la voir arriver comme elle arrivait, en costume de golf, avec un chapeau melon, et le visage tout noir. Eh bien non, c’était Bérénice.
DEUX : Elle avait du charme.
UN : Non. Vous pensez, à l’époque, elle avait dans les soixante-dix ans, et à dix-huit ans déjà elle était laide comme un bout.
DEUX : Comme un pou, vous voulez dire.
UN : Je ne sais plus. Non, comme un bout, mais, un bout de quoi ? je ne pourrais pas vous dire. Un bout de fromage, peut-être, mais quel fromage, là, vous m’en demandez trop. Mais alors ! Pour une Bérénice, c’était une Bérénice. On se demande où elle allait chercher ses trucs. Je la vois encore : elle faisait son entrée comme ça. En marchant.
DEUX : En marchant ?
UN : Oui. Comme ça, tenez : le pied gauche par terre, elle levait le pied droit, et hop ! Elle le posait devant le pied gauche. Et à ce moment-là, couic ! Au lieu de continuer à se servir de son pied droit, n’est-ce pas ? Comme on s’y attendait ; puisqu’elle avait commencé à remuer celui-là, il n’y avait pas de raison pour qu’elle change… eh bien non : elle laissait son pied droit par terre, et zioupe ! Voilà son pied gauche qui s’envole. Médusé, on était. Et alors, tenez-vous bien, au moment où on se dit : tiens elle a changé de pied, c’est le pied gauche qui est important et qui va tout faire, ha ! – Elle vous le repose tout bonnement par terre, comme s’il ne l’intéressait plus, on voit qu’elle pense : non, tout compte fait, je préfère l’autre, et voilà son pied droit qui repart. Et comme ça jusqu’à ce qu’elle soit arrivée au milieu de la scène, jamais le même pied deux fois de suite : droite, gauche, droite, gauche, droite, sauf une fois, pour éviter la monotonie, où elle utilisait le même pied trois fois de suite : Tim, ti-tim, ti-tim. Vous pensez ! Rien que ça, le public à la fin il était tendu comme une arbalète.
DEUX : Mince.
UN : Alors, là, vous comprenez, elle prenait tout son temps. Elle remontait sa culotte de golf, elle se mouchait, ça aurait pu durer des heures.
DEUX : Ah ça ! c’est le suspince, qu’est-ce que vous voulez.
UN : Et alors tout à coup, quand il y avait déjà la moitié de la salle qui avait fichu le camp, croyant que c’était fini, voilà son silence qui grossit, qui grossit, elle ne bouge plus d’un poil, ça devient d’une pesanteur qu’on aurait dit un orage, et… Crac ! La voilà qui parle.
DEUX : Mince.
UN : Ha ! Alors là ! C’était le coup de bambou, la façon comme elle parlait !
DEUX : C’était encore mieux ?
UN : Ho ! C’est que ses effets, elle savait les graduer. Toujours de plus en plus forts. Elle ne vous lâchait pas. Tendu comme une arbalète, on était ? On n’en pouvait plus ? Eh ben la seconde d’après, c’était plus comme une arbalète, qu’on était tendu, c’était comme une catapulte !
DEUX : Mince.
UN : Écoutez. Moi, je connais Bérénice par cœur, hein. À l’époque, même, je peux dire que c’était sur le bout du doigt que je la savais par cœur, Bérénice. Eh ben croyez-moi si vous voulez, je ne reconnaissais plus le texte. Elle avait une façon de vous resservir ça, on n’aurait plus dit la même chose, c’était tout neuf, comme si ça venait de sortir de la bouche de Racine. Tenez, sa première tirade, quand Bérénice entre, là, juste après ce silence énorme où elle se mouchait, et tout, ah ! Moi, rien que d’y penser, c’est bien simple, je suis suffoqué.
DEUX : Suffoqué, oui.
UN : Elle tapotait d’abord une ou deux fois son partenaire sur l’épaule comme ça, et puis elle disait… Sans intonation, comme ça, elle disait… Hahhhh…
DEUX : Mince.
UN : C’est pas fini, attendez. Elle disait hahhhh… Tu dors, Brutus ?
Un temps.
DEUX : Pourquoi elle disait ça ?
UN : Comment, pourquoi ? Je suppose que c’est parce qu’il dormait, ce brave homme.
DEUX : Oui. Oui… Ça, sûrement. Il devait même dormir profondément, Brutus, ce soir-là, si on jouait Bérénice.
UN : Ah mais je vous l’ai dit : on ne reconnaissait plus le texte. Attendez que je me souvienne. Hahhh… tu dors Brutus ? elle faisait. Et puis elle se penchait sur lui avec une expression langoureuse, sensuelle, vous savez ? Comme ça, et elle disait : Oui ! c’est Agamemnon, c’est ton roi qui t’éveille.
DEUX : Mince.
UN : Hein !
DEUX : Pourtant, elle le savait bien, que ce n’était pas vrai.
UN : Non. Elle était vraiment dans la peau de son personnage. Elle y croyait.
DEUX : C’est beau, ça.
UN : Elle mélangeait tout, mais elle y croyait. Elle croyait à tout, globalement, sans distinction. Faut dire aussi qu’en 1900 elle n’était déjà plus ce qu’elle était en 1855.
DEUX : Oui. Elle buvait.
UN : Oh, y avait pas que ça. Mais quelle actrice !
DEUX : Je l’ai vue l’année dernière encore, dans Phèdre. Moi, une femme comme ça, j’appelle ça… savez-vous comment ?
UN : Non.
DEUX : Un monstre sacré. Un sacré monstre, si vous voulez, mais un monstre sacré.
UN : Et… bonne nageuse, en plus.
DEUX : Remarquez, moi, quand je l’ai vue dans Phèdre, c’est-à-dire l’année dernière, on peut dire qu’elle avait complètement renoncé à la natation.
UN : Et pourtant, Dieu sait si elle nageait bien !
DEUX : Oui, mais…
UN : Ce style ! Et non seulement elle nageait bien, mais elle nageait vite !
DEUX : Oui, mais…
UN : Je l’ai vue en 1927 dans le bassin d’Arcachon, eh bien on aurait dit une torpille.
DEUX : Oui, mais l’année dernière, quand même, le théâtre, pour elle, c’était le bout du monde. À son âge vous savez…
UN : Oui.
DEUX : Parce que dans la natation, malgré tout, il y a un facteur qui joue, n’est-ce pas, c’est l’eau.
UN : L’eau, oui. Au théâtre, il n’y a pas d’eau.
DEUX : Non, surtout dans une pièce comme Phèdre, où il n’y a pas de mise en scène à proprement parler. Quand ils ont besoin de la mer, par exemple, eh bien Hippolyte, on ne le voit pas courir sur la place avec ses chevaux, au moment où il faut qu’il se casse la figure, non, eux, ils ne se cassent pas la tête, ils vous font tout bonnement un petit récit de Théramène, et puis on n’en parle plus.
UN : Vous pensez ! C’est bien plus commode.
DEUX : Ah non, ce n’est pas comme…
UN : Du tout.
DEUX : Du tout du tout.
UN : Du tout du tout.
DEUX : Non. Mais… euh… qu’est-ce que je disais, déjà ?
UN : Sais plus.
DEUX : Ah oui ! L’année dernière, dans Phèdre, eh bien elle avait dans les… euh…
UN : Quatre-vingt-sept, quatre-vingt-huit ans.
DEUX : Oui, eh bien je vous jure que…
UN : Elle ne les paraissait pas.
DEUX : Si. Tous. On aurait pu les comparer, tous les quatre-vingt-huit, tellement on les voyait. Et même quatre ou cinq ans de plus, qui s’étaient glissés dans le tas, pour faire nombre. Mais alors ! quelle présence !
UN : Vous pensez ! déjà à quinze ans, elle avait de la présence. Alors, à quatre-vingt-huit, vous pensez ce que ça peut faire, on ne peut plus appeler ça de la présence, ça devient de l’insistance, ce qu’elle a maintenant.
DEUX : Écoutez, je n’ai jamais employé ce mot-là à propos de personne, mais dans Phèdre je l’ai trouvée… ah oui, y a pas de doute, je l’ai trouvé fourmi-diable.
UN : Non.
DEUX : Ah, oui.
UN : Vous êtes sûr ?
DEUX : Non. Parce que ce mot-là, si je ne l’emploie jamais, c’est pour une raison bien simple ; je ne sais pas exactement s’il a le sens que je suppose.
UN : Fourmidiable ?
DEUX : Oui. Une chose fourmidiable pour moi, mais je n’en suis pas sûr, c’est une chose qui donne des fourmis. Non ?
UN : À qui ?
DEUX : Au diable.
UN : Des fourmis au diable ? Des fourmis dans quoi ?
DEUX : Je ne sais pas. Dans la queue au diable, par exemple.
UN : Oui. Peut-être. Mais… Allez vérifier si une chose donne des fourmis dans la queue au diable !
DEUX : Pas possible.
UN : Pas possible.
DEUX : C’est pour ça que je n’emploie jamais ce mot-là. Enfin, disons que dans Phèdre, elle était strottinette.
UN : Oui. Ça, tout le monde comprend.
DEUX : Et pourtant, faut bien dire qu’elle n’avait plus tous ses moyens. Elle marchait plus toute seule, n’est-ce pas…
UN : Non. Fallait la porter.
DEUX : Ah, non, non. Tout de même, elle y mettait du sien. Elle marchait, on aurait dit. Seulement, on voyait bien que pour marcher, il lui fallait des domestiques. Quatre domestiques, elle avait. Il y en avait un pour le pied droit, un pour le pied gauche, un pour le buste, et puis alors une domestique pour lui tenir la tête droite. Vous comprenez, ils avaient beau s’effacer au maximum, et même au maximum, comme dit ma machine à écrire, eh ben, on les voyait.
UN : Forcément.
DEUX : Mais ça n’avait pas d’importance : elle était là. C’était une sorte de miracle, qui s’opérait. On la posait sur un fauteuil, et le tour était joué on ne voyait plus ses domestiques, ni ses rides, rien ! on ne voyait plus que Phèdre. Alors vous pensez si on s’amusait, parce que Phèdre, c’est drôlement aux pommes.
UN : Le texte, oui, c’est éternel, on peut dire. Et beau en plus.
DEUX : « Beau », oui. Le texte, remarquez, elle avait un cinquième domestique qui le disait à sa place, en se cachant derrière son fauteuil.
UN : Ça fait rien, ça. Il restait les jeux de physionomie.
DEUX : Même pas. Les jeux de physionomie, c’était un sixième domestique qui les faisait. Il était debout derrière elle, déguisé en coiffeur, et il lui tirait sur la peau de la figure.
UN : Et c’était bien ?
DEUX : Une ovation, on lui a fait ! Elle ne s’en est même pas rendu compte, d’ailleurs, elle était complètement saoule.
UN : Oui. Avec le talent qu’elle a, elle a bien le droit de picoler un peu.
DEUX : Mais oui.
UN : Moi, je l’ai vue la semaine dernière dans…
DEUX : Britannicus ?
UN : Non. Dans… dans…
DEUX : Andromaque ?
UN : Non. Dans l’autobus… Eh bien ! eh eh eh !
DEUX : C’est pas pareil !…
UN : Non c’est pas pareil, mais…
DEUX : C’est pas pareil.
UN : Non. Mais tout de même…
DEUX : C’est pas pareil.
Fausse sortie.